Rupture

Rediff du 19 avril 2024

Le jour de l’envoi de sa lettre de licenciement, un salariĂ© est informĂ© verbalement de son licenciement lors d’une conversation tĂ©lĂ©phonique avec la DRH de l’entreprise. La raison de cet appel ? L’employeur a estimĂ© qu’il Ă©tait convenable de prĂ©venir l’intĂ©ressĂ© de son licenciement, pour lui Ă©viter de se prĂ©senter Ă  une rĂ©union et de se voir congĂ©dier devant ses collègues de travail…

Humainement, la dĂ©cision de prĂ©venir le salariĂ© semble de bon sens. Juridiquement, en revanche, cette dĂ©cision entrainera une condamnation de l’employeur : le licenciement sera jugĂ© comme Ă©tant verbal et donc dĂ©pourvu de cause rĂ©elle et sĂ©rieuse (Cass. soc., 3 avril 2024, n° 23-10.931).

L’occasion de relire l’article de Patricia Pouillart dans lequel, dès 2022, elle alertait sur les risques liĂ©s Ă  ces situations.

L’information du salarié en pratique…

Lorsqu’un employeur prend la dĂ©cision de procĂ©der au licenciement d’un collaborateur, il peut considĂ©rer qu’il est plus « correct Â» Ă  son Ă©gard, notamment au regard des annĂ©es de collaboration professionnelle passĂ©es ensemble, de le prĂ©venir de l’envoi du courrier de notification du licenciement plutĂ´t que ce dernier ne le dĂ©couvre dans sa boite aux lettres.

Si la démarche est louable sur le plan humain, elle doit être utilisée avec une grande précaution en raison des conséquences possibles sur le plan juridique.

Bon nombre d’employeurs se sont dĂ©jĂ  mordu les doigts d’avoir optĂ© pour une telle dĂ©marche ; celle-ci ayant Ă©tĂ© ultĂ©rieurement sanctionnĂ©e par une dĂ©cision de justice.

… qui peut avoir de lourdes conséquences juridiques

Les dispositions légales rappellent que la décision de licenciement est notifiée au salarié par lettre recommandée avec avis de réception.

C’est l’envoi de ce courrier recommandé qui manifeste la volonté de l’employeur de mettre fin au contrat de travail, et qui acte la rupture du contrat de travail (quand bien même le préavis, lui, ne commence à courir qu’au jour de la première présentation du courrier recommandé au domicile du salarié).

Par consĂ©quent, si l’annonce orale du licenciement est faite au salariĂ© avant que le courrier de licenciement ne soit expĂ©diĂ©, la rupture, pour la jurisprudence, s’assimile Ă  un licenciement verbal et donc Ă  un licenciement dĂ©pourvu de cause rĂ©elle et sĂ©rieuse.

C’est cette chronologie, entre annonce orale et annonce Ă©crite, qui est Ă©voquĂ©e dans l’arrĂŞt de la Chambre sociale de la Cour de cassation en date du 28 septembre 2022 (n°21-15.606).

L’employeur avait Ă©tĂ© condamnĂ© par la Cour d’Appel pour avoir informĂ© oralement le salariĂ© de l’envoi de la lettre de licenciement, dans l’objectif de lui indiquer qu’il n’était pas nĂ©cessaire qu’il se prĂ©sente Ă  son poste le lendemain. La Cour de cassation nuance l’arrĂŞt d’appel et indique que le juge devait Ă©tablir la chronologie des Ă©vènements pour dĂ©terminer si le courrier recommandĂ©, manifestant la volontĂ© de l’employeur de mettre fin au contrat de travail, avait Ă©tĂ© expĂ©diĂ© :

  • avant l’appel tĂ©lĂ©phonique d’information, la procĂ©dure de licenciement ayant dans ce cas Ă©tĂ© respectĂ©e
  • ou après, le licenciement Ă©tant alors jugĂ© comme « verbal Â» et donc dĂ©pourvu de cause rĂ©elle et sĂ©rieuse. 

La sĂ©vĂ©ritĂ© de la jurisprudence sur le licenciement « verbal Â» aboutit Ă  envisager des solutions moins satisfaisantes humainement Ă  l’égard du salariĂ© :

  • ne le prĂ©venir que tardivement dans la journĂ©e, pour ĂŞtre certain que le recommandĂ© a bien Ă©tĂ© pris en charge par les services postaux.
  • le laisser revenir dans les locaux le jour suivant l’envoi de la lettre recommandĂ© notifiant le licenciement, et le prĂ©venir Ă  son arrivĂ©e en lui demandant Ă©ventuellement de repartir en cas de dispense (ou d’absence) de prĂ©avis.