Emploi

Pour relever les défis liés aux transformations organisationnelles et managériales, CAPSTAN Avocats enrichit son approche avec la vision de Kévin BOUCHAREB, ancien directeur mondial « Futur du travail » et stratégie RH.

Cette collaboration vise à combiner notre maîtrise du droit social avec des perspectives novatrices pour répondre aux nouveaux enjeux sociaux, technologiques et générationnels.

5 millions ! C’est le nombre de travailleurs indĂ©pendants estimĂ© par l’INSEE en 2025. Ils Ă©taient moins de 2,3 millions en 2000. En 25 ans, on a donc plus que doublĂ© le nombre de travailleurs indĂ©pendants en France et si l’on en croit les prospectivistes, cette tendance devrait mĂŞme s’accentuer dans les annĂ©es Ă  venir ! Mais comment en sommes-nous arrivĂ©s lĂ  ? Et qu’est-ce que cela dit du monde du travail et du rapport au travail des Français ?

Sur ce thème, voir aussi : « Collaborateurs freelance, un enjeu RH pour les entreprises !« 

Un alignement des planètes qui explique l’explosion du nombre d’indépendants

Il faut d’abord comprendre que cette situation est le rĂ©sultat d’une somme de facteurs technologiques, Ă©conomiques, politiques et sociaux :

  • Technologiques, d’abord, puisque les possibilitĂ©s de travail indĂ©pendant ont explosĂ© Ă  partir des annĂ©es 2000, avec le dĂ©veloppement fulgurant d’Internet et de l’informatique mobile. On a commencĂ© Ă  parler du travail « ATAWAD Â» (Any Time, Any Where, Any Device), rendu possible par le dĂ©ploiement des connexions Ă  Internet en haut dĂ©bit et d’appareils informatiques de plus en plus petits, puissants et mobiles ;
  • Économiques, puisqu’à partir des annĂ©es 2000 et l’apparition du chĂ´mage de masse (poussĂ© durant un temps de la mondialisation qui a conduit des fermetures et dĂ©localisations d’entreprise) et surtout en 2008 et la crise des subprimes (qui a lĂ  aussi créé de fortes tensions sur le marchĂ© de l’emploi), un nombre grandissant de travailleurs a dĂ©cidĂ© de tenter l’aventure de l’indĂ©pendance afin de conserver une activitĂ©. Si le marchĂ© de l’emploi s’est depuis stabilisĂ©, c’est moins le chĂ´mage que l’inflation qui a poussĂ© certains travailleurs Ă  se diriger vers l’indĂ©pendance Ă  partir de 2015, dans une logique de complĂ©ment de revenus : tout en conservant un emploi en CDI, ces travailleurs cumulent une seconde activitĂ© indĂ©pendante afin de gĂ©nĂ©rer des revenus complĂ©mentaires. Cette tendance s’est largement accentuĂ©e pendant et après la crise COVID. La « plateformisation Â» de l’économie, avec l’émergence de plateformes telles que « Malt Â», ont Ă©galement permis de donner corps Ă  cette rĂ©alitĂ©, en simplifiant l’accès aux opportunitĂ©s commerciales entre indĂ©pendants et clients finaux ;
  • Politiques, avec notamment l’introduction du statut d’auto-entrepreneur en 2009, qui a Ă©tĂ© un catalyseur majeur de cette dynamique. Ce rĂ©gime simplifiĂ© a permis Ă  de nombreux individus de lancer leur activitĂ©, en rĂ©duisant les contraintes administratives et fiscales. Dès sa première annĂ©e, 328 000 personnes ont adoptĂ© ce statut, reprĂ©sentant plus de la moitiĂ© des crĂ©ations d’entreprises en 2009. Ils sont dĂ©sormais plus de 3 millions en 2025, reprĂ©sentant plus de la moitiĂ© des travailleurs indĂ©pendants !
  • Sociaux, enfin, puisque les aspirations des travailleurs ont beaucoup Ă©voluĂ© entre les annĂ©es 1990 et nos jours. Au sacro-saint modèle de stabilitĂ© et d’évolution verticale au sein d’une organisation, s’est substituĂ© un modèle de « parcours de vie Â», qui fait la part belle Ă  une succession d’expĂ©riences plutĂ´t qu’à l’idĂ©e de faire carrière au sein d’une seule et mĂŞme structure. La libertĂ© individuelle et l’exaltation de la singularitĂ© se sont progressivement imposĂ©es comme les valeurs cardinales des annĂ©es 2010-2020, et ont fait Ă©voluer les souhaits des travailleurs. FlexibilitĂ©, sens, Ă©quilibre vie privĂ©e / vie professionnelle sont autant d’élĂ©ments fortement recherchĂ©s par les travailleurs, et dont le statut d’indĂ©pendant peut ĂŞtre une expression.

Les facteurs technologiques, Ă©conomiques, politiques et sociaux Ă©voquĂ©s prĂ©cĂ©demment sont non seulement toujours d’actualitĂ©, mais semblent mĂŞme s’intensifier Ă  l’aune d’une forme « d’accĂ©lĂ©ration de l’histoire Â» qui chamboule une nouvelle fois l’ordre Ă©tabli, avec notamment l’arrivĂ©e de l’IA et d’une nouvelle donne gĂ©opolitique. Autant d’élĂ©ments qui laissent penser que les indĂ©pendants sont lĂ  pour rester… Il va donc falloir apprendre Ă  travailler avec… mais Ă©galement Ă  limiter l’érosion !

Devenir indĂ©pendant : une dĂ©faite du salariat ?

On prĂŞte rĂ©gulièrement aux indĂ©pendants des vellĂ©itĂ©s entrepreneuriales, comme si, finalement, chaque travailleur indĂ©pendant avait toujours rĂŞvĂ© d’être son propre patron. C’est faire une confusion lourde de consĂ©quences entre indĂ©pendant et entrepreneur et cela masque surtout toute une partie des raisons qui poussent certains travailleurs Ă  devenir indĂ©pendant, moins par volontĂ© d’entreprendre que par rejet du monde de l’entreprise.

Lorsque l’on interroge les travailleurs indĂ©pendants sur les raisons qui les ont poussĂ©s Ă  choisir ce statut, un nombre significatif d’entre eux Ă©voque les nombreux dysfonctionnements qui existaient au sein des entreprises dans lesquelles ils travaillaient et qu’ils n’arrivaient plus Ă  supporter. Si les maux qu’ils dĂ©noncent sont loin de toucher toutes les entreprises, ceux-ci sont bien identifiĂ©s et peuvent toucher toutes les organisations : rĂ©unionite, prĂ©sentĂ©isme, rĂ©organisations permanentes, insuffisance de sens, manque de compĂ©tence managĂ©riale, hypocrisie « corporate Â» maquillĂ©e derrière des sourires de façade et des mots ou concepts parfois jugĂ©s vides de sens, ambiance de travail difficile…

Face à un monde du travail perçu comme parfois absurde et vide de sens, certains travailleurs font donc le choix de quitter la sécurité du CDI pour retrouver du sens, de l’autonomie et du choix… tout en regrettant que cela n’ait pas été possible au sein de leur entreprise.

La première rĂ©ponse Ă  l’explosion du nombre des indĂ©pendants doit donc se trouver au sein mĂŞme des entreprises : en travaillant sur la culture, sur l’autonomie et la reconnaissance, sur la compĂ©tence managĂ©riale et l’expĂ©rience employĂ©, on pourrait limiter ce phĂ©nomène et conserver des collaborateurs engagĂ©s (ce qui, dans un contexte de guerre des talents structurel, serait plus que bienvenu !).

Penser « l’expĂ©rience indĂ©pendants Â» pour mieux gĂ©rer ce vivier de talents en expansion

Que leurs raisons soient liées à une recherche de liberté, à la volonté d’entreprendre ou à une perte de goût de l’entreprise, il est désormais établi que les indépendants seront de plus en plus nombreux et qu’il va falloir trouver des solutions pour gérer cette nouvelle réalité.

Cela commence bien sĂ»r par une rĂ©flexion profonde sur l’inclusion de ces travailleurs au sein de notre modèle social : comment mieux les protĂ©ger, penser leur retraite, leur santĂ©, et leur contribution gĂ©nĂ©rale aux grands Ă©quilibres sociaux ? Comment leur assurer un accès Ă©gal au logement ou Ă  l’emprunt, lorsque l’on sait que le CDI reste la voie quasi exclusive pour en bĂ©nĂ©ficier ? Comment penser la double activitĂ© (avec une activitĂ© salariĂ©e et une activitĂ© indĂ©pendante), ou encore les passages entre statut de salariĂ© et statut d’indĂ©pendant, sans que cela ne devienne une usine Ă  gaz pour calculer les droits de ces travailleurs ?

Mais cela doit aussi passer par une meilleure intĂ©gration des indĂ©pendants au sein des entreprises. Ces dernières ont tout Ă  gagner Ă  attirer, fidĂ©liser et engager les travailleurs indĂ©pendants avec lesquels elles collaborent au mieux. C’est Ă©videmment bĂ©nĂ©fique sur le plan de la gestion de l’activitĂ©, pour faire face aux besoins de flexibilitĂ© de personnel auxquels les entreprises peuvent faire face mais Ă©galement, de plus en plus, pour pallier un marchĂ© de l’emploi qui fait grise mine et qui peine Ă  fournir des candidats qualifiĂ©s. Dans ce contexte, de la mĂŞme façon qu’on parle d’expĂ©rience employĂ©s, et parfois d’expĂ©rience fournisseurs, on va devoir s’atteler Ă  dĂ©finir et amĂ©liorer « l’expĂ©rience indĂ©pendants Â», afin de faciliter, de sĂ©curiser et de pĂ©renniser la collaboration avec eux.

Cela devra d’abord passer par rĂ©soudre la plus Ă©vidente des difficultĂ©s : faciliter le parcours de rĂ©fĂ©rencement des indĂ©pendants auprès des directions achats, qui reprĂ©sente aujourd’hui une vĂ©ritable gageure et qui est parfois source d’abandon pour les indĂ©pendants. De la mĂŞme façon, un parcours de facturation long et opaque peut les dĂ©courager et les inciter Ă  ne pas renouveler leur mission. Enfin, certaines entreprises incluent leurs indĂ©pendants dans leurs parcours d’onboarding ou de formation, ou encore Ă©tablissent un processus spĂ©cifique d’évaluation de la collaboration, ce qui est bon moyen d’engager ces travailleurs et d’accroĂ®tre leur lien avec l’entreprise, sous rĂ©serve de maitriser le risque de requalification en contrat de travail.

Au final, si le sujet est encore Ă©mergent Ă  ce jour, il semble assez clair qu’il sera demain un enjeu majeur pour les entreprises, pour pallier les difficultĂ©s du marchĂ© de l’emploi et permettra de flexibiliser les conditions de travail, aussi bien pour les entreprises que pour les travailleurs. Le travail lĂ©gislatif Ă  venir sur ces questions sera passionnant Ă  suivre, car il mettra en jeu nos Ă©quilibres sociaux, mais Ă©galement la conception et la place mĂŞme du travail et de l’entreprise dans notre sociĂ©tĂ©. Assistons-nous aux prĂ©mices d’une atomisation du travail, qui relèvera d’une myriade d’indĂ©pendants au service d’entreprises moins grandes mais plus agiles, la « plateformisation de l’économie Â» ne pouvant se fonder pour ĂŞtre rĂ©ussie que sur la flexibilisation de la main d’œuvre. Ă€ nous de faire de ce sujet un vrai sujet de sociĂ©tĂ© afin de transformer l’explosion d’indĂ©pendants en une rĂ©ussite durable et collective !

L’œil de l’avocat – Discussion entre Kévin Bouchareb et Cécile Authier, Avocate associée, Bordeaux

KB : Après l’ère du recrutement massif en contrat de travail Ă  durĂ©e indĂ©terminĂ©e, comment se traduit, dans les services RH des entreprises, la montĂ©e des indĂ©pendants ?

CA : Aujourd’hui, lorsqu’une entreprise diffuse une annonce pour recruter un salariĂ©, elle reçoit Ă©galement des retours d’indĂ©pendants qui se distinguent notamment par leur grande autonomie, leur ultra spĂ©cialisation, et bien sĂ»r, leur flexibilitĂ©. Toutefois, avoir recours aux services d’un travailleur indĂ©pendant ne signifie pas pour autant que la relation Ă  venir sera dĂ©nuĂ©e de tout formalisme.

Lorsque l’entreprise et le travailleur indĂ©pendant font le choix de collaborer, ils doivent, avant toute chose, dĂ©terminer un certain nombre de points qui fixeront les lignes directrices de leur relation : la nature prĂ©cise de la prestation freelance, sa durĂ©e et son prix.

En définitive, comme avec le candidat au salariat, une discussion s’instaure entre les parties afin de garantir la liberté complète dont dispose le freelance dans l’exécution de la prestation tout en fixant les résultats à atteindre.

En revanche, et Ă  la diffĂ©rence de l’engagement d’un salariĂ©, on Ă©vite les Ă©tapes de formation au poste et de validation de la pĂ©riode d’essai. Le processus de recrutement (de choix pour un indĂ©pendant) est donc nĂ©cessairement diffĂ©rent et d’une durĂ©e rĂ©duite. 

KB : Est-ce Ă  dire que l’on peut/doit conclure un contrat de collaboration avec un indĂ©pendant ?

CA : L’entreprise qui a recours aux services d’un travailleur indĂ©pendant doit, au prĂ©alable, recueillir des informations et constituer ainsi un dossier administratif. Il s’agit de s’intĂ©resser au statut du travailleur (auto-entreprise, sociĂ©tĂ© commerciale, …) dont il doit ĂŞtre en mesure de justifier (Extrait SIRENE, extrait K-bis, …).

Lorsque la prestation porte sur un montant au moins égal à 5.000 € hors taxes, il est impératif de solliciter la transmission d’une attestation de vigilance. Elle doit être obtenue lors de la conclusion du contrat de prestation, puis tous les 6 mois et ce, jusqu’à la fin de l’exécution de la prestation.

Une fois ces formalités administratives accomplies, l’entreprise et le travailleur indépendant concluent effectivement un contrat de prestation permettant de prévoir des clauses protectrices de la société. Plus la prestation confiée au travailleur indépendant sera précisément fixée, plus le contrôle de la réalisation effective sera possible. Le contrôle ici évoqué ne peut en rien contrevenir à la liberté du freelance dans les modalités pratiques d’exécution de la prestation. Néanmoins, il demeure tenu à une obligation de résultat que le contrat de prestation doit précisément prévoir.

KB : Les indĂ©pendants disposent en gĂ©nĂ©ral de leur propre matĂ©riel leur permettant de rĂ©aliser la prestation convenue. Comment rĂ©agir lorsqu’un freelance sollicite son client pour utiliser du matĂ©riel informatique par exemple ? 

CA : Il est primordial de retenir que le freelance doit utiliser son propre matĂ©riel (ordinateur, tĂ©lĂ©phone, …) ainsi que sa propre adresse Ă©lectronique. Toute fourniture de matĂ©riel par le donneur d’ordres est Ă  proscrire car elle peut ĂŞtre source de risque.

De manière plus large, dans le cadre de l’exĂ©cution de sa prestation, le freelance n’a pas accès aux avantages propres au personnel salariĂ© afin qu’il ne puisse pas ĂŞtre considĂ©rĂ© comme Ă©tant intĂ©grĂ© Ă  « la communautĂ© de travail Â» de l’entreprise qui a recours Ă  ses services. On peut ici citer Ă  titre d’exemple l’accès au local de restauration, les avantages financĂ©s par le CSE ou encore les documents internes remis aux salariĂ©s lors de leur embauche.

KB : Toutes ces prĂ©conisations me font dire que, malgrĂ© la flexibilitĂ© que promet la collaboration avec un indĂ©pendant, il est nĂ©cessaire d’anticiper le recours Ă  ce type de travailleur et de se faire conseiller sur la marche Ă  suivre pour sĂ©curiser la relation.

CA : En effet, il est indispensable d’identifier et de dĂ©finir le besoin auquel le freelance vient rĂ©pondre. En cas de recours rĂ©gulier aux travailleurs freelances, il est recommandĂ© de formaliser en interne un process de gestion RH des indĂ©pendants en tenant compte des spĂ©cificitĂ©s du secteur d’activitĂ© concernĂ©.

Notre mĂ©tier, habituellement centrĂ© sur les relations de travail salariĂ©es, est Ă©galement d’accompagner nos clients dans les nouvelles formes de collaboration. Capstan a accompagnĂ© l’explosion du nombre d’indĂ©pendants. Nous sommes devenus des experts de la relation professionnelle, au-delĂ  de la simple relation de travail !

CrĂ©dit photo : iStock.com